mardi 21 avril 2009

Aléas d'un clown

Les clowns sont drôles.

En tout cas, moi je les trouve drôle. Y'en a qui en ont peur (!), d'autres qui ne les aiment pas et tout un tas qui s'en fichent. Mais moi j'adore les clowns. Enfant, je les aimais déjà. Devenue jeune adulte, j'ai compris que le drôle du clown venait du fait qu'ils ne sont que des humains qui font des niaiseries, comme vous et moi, mais costumés. Les clowns me fascinaient tellement qu'à la première occasion, je me suis enrôlée.
Oui... vous avez compris, j'ai été clown. J'ai fait la parade de la Saint-Jean, et j'ai aussi été engagée par un ami pour faire de "l'entertainment" et de la promotion de produits dans les Loblaws de la montérégie, pour la compagnie "Fun Size Fits All". Je sais faire des animaux en ballon et des maquillages (rudimentaires), et j'avais un costume tout jaune.
Je m'appelais Limone, et j'étais un clown muet. J'avais des gros souliers noirs et blancs, des bas rayés noir et blanc jusqu'aux genoux et des pantalons trois-quarts jaune soleil. Je portais une chemise jaune safran avec des petits points noirs, et un veston jaune pissenlit carreauté noir. J'avais les cheveux très longs que je ramenais en deux lulus sur les côtés de ma tête et, naturellement, un joli maquillage de clownette.

Si vous ne trouvez pas les clowns drôles, je vous raconte quelques-unes de mes péripéties. Peut-être changerez-vous d'idée - ou du moins, vous risquez de ne plus les voir du même oeil.

J'avais 17 ans quand j'ai commencé à travailler pour Monsieur F (anonymat à protéger). F allait au même cégep que moi et c'était une connaissance de théâtre, d'environ 5 ans mon aîné. Il m'a enrôlée dans son groupe de clowns qui était, il faut le dire, exclusivement constitué de gars -sauf moi bien évidemment-. C'était un buffet littéral de testostérone, et je me plaisais en tant qu'unique fille à me faire chanter la pomme par à peu près tous les gars du groupe.

Juste imaginer un clown qui cruise, je trouve déjà ça drôle.

Bon. Ça c'était l'atmosphère entre nous. À la job, c'était autre chose. Habituellement on travaille seul, mais lors des promotions de produits nous avions des collègues venus de partout, et on s'inventait ensemble des moyens d'être plus divertissants. Une fois, on donnait des ballons à l'hélium aux enfants. Moi j'avais toujours rêvé de tenir un énorme bouquet de ballon comme dans les films, et je l'ai fait! On avait plus d'une cinquantaine de ballons dans une main, c'était magnifique. Et je jubilais comme une gamine.
Mais parmi les collègues que j'ai pu avoir, un de ceux-ci m'a particulièrement marquée. À la pause-cigarette, nous étions ensemble dans le fumoir, parmi les caissières et les commis du Loblaws. (Ah déjà, ça je trouve drôle, des clowns qui fument - parmi le monde normal qui nous regardent de travers c'est encore mieux). On discute vaguement, et pour une raison quelconque, on parle de religion. Mon ami clown est.... raëlien (!!!!!!!!). Oui oui oui oui! Et il me sort comme ça son espèce de gros médaillon, qu'il se doit de porter en permanence, pour me prouver son allégeance. Un. Clown. Raëlien. C'est pas mourrant, ça!!??? Et lui de m'expliquer comment il vit sa religion, derrière sa face peinturée blanche, son nez rouge et ses frou-frous bigarrés!! Je me demande encore comment j'ai fait pour ne pas me dilater la rate à bouche que veux tu devant un clown raëlien (qui fume une clope).
Une autre fois, j'avais terminé mon chiffre de travail, et j'attendais que Monsieur F passe me prendre pour retourner à la maison. Après plus d'une heure d'attente, sans possibilité de le rejoindre, je désespère. Je détache mes cheveux, j'enlève mon nez et mon veston et profondément mécontente, je rentre-sors-rentre-sors de l'épicerie. Rentre manger un truc, sors pour attendre la voiture, rentre pour passer un coup de téléphone, sors pour fumer une cigarette. Avez-vous déjà vu un clown en criss? Non? Ben imaginez, et bidonnez-vous.

Malheureusement, ce même -long- moment d'attente m'a donné une grande leçon de vie : les clowns sont des modèles pour les enfants. Alors que je rageais, dehors, à attendre mon "patron", je m'assois pour fumer une cigarette. Je guette au loin, pleine d'espoir, alors qu'une fillette se poste à quelques mètres devant moi. Je la salue, elle et son immense sourire et son regard brillant, qui observe l'étrange énergumène que je représente. Et puis elle joint deux doigts, qu'elle porte à sa bouche, et elle m'imite. Elle faisait semblant de fumer, pure et enfantine, riant de bon coeur au jeu qu'elle s'inventait! J'ai soudain pris conscience que la clownerie revêt certaines responsabilités, et que je venais de faire quelque chose d'horrible. C'est comme un uniforme : on se doit de lui faire honneur. Ce fut la dernière fois que je fumai en public en tant que clown.

Bon, ok, ça c'était pas drôle. Mais j'ai de quoi me racheter. Par exemple, Monsieur F.
F était un sacré clown, un vrai. Il avait un répertoire infini de trucs à faire en ballon, et il savait même faire une Harley Davidson! Le genre de clown au quotidien, qui auditionne pour "Puppetry of the penis" avec une courge dans ses bobettes. Il emballait toutes les filles qu'il voulait - il avait beaucoup de charme et il savait faire rire. Plusieurs fois depuis mon embauche, il m'avait d'ailleurs manifesté des signes d'intérêt, des caresses subtiles et des oeillades significatives. Un beau soir, après le travail, il est venu me chercher comme d'habitude pour me ramener chez moi. Première dans la voiture (F allait porter et chercher ses 4 ou 5 clowns matin et soir), nous étions donc seuls. Les yeux sur la route, il pose distraitement sa main dans mon cou et me caresse la nuque. Et moi, naïve, et surtout intéressée, je me laisse faire avec joie. Nous embarquons les autres clowns, et arrivés chez F, tout le monde va chercher ses trucs et décampe. Il ne reste que moi : comme si notre intimité soudaine avait été planifiée, je suis la seule qu'il doit reconduire à la maison. Seuls, donc, nous nous assoyons sur le divan. Et... on frenche. Oui, le visage encore blanc, peinturé d'un faux sourire, de faux sourcils et le nez encore rouge, toujours vêtus de nos guenilles colorées et de nos souliers trop grands, on s'échange des bactéries à n'en plus finir. Je me revois encore, toute en jaune et les lulus sautillantes me faire lécher la glotte dans un sous-sol crade. Je me revois encore, et je ris.
Mais juste pour en rajouter...
Timide et si jeune, je tentais en effet subtilement de mettre le frein à une activité somme toute inappropriée à des clowns. Nous nous séparons momentanément et lui, le F, le clown, me dit:

"Je te fais jouir, tu me fais jouir."
(ce sont ses mots exacts - prononcés avec les yeux gras et la bouche gourmande)
OUACHE!

Je vous rappelle que nous sommes toujours costumés.
L'incongruité de la chose, l'inquiétante étrangeté de la situation combinée à son manque flagrant de classe mit une fin abrupte à cet échange salivaire. Je déclinai proprement son invitation, et lui demandai de venir me porter chez moi. Nous n'échangeâmes pas un mot du trajet, lui sexuellement frustré, moi profondément abasourdie.
Et il ne m'offrit plus jamais de travailler pour lui. Finie, la carrière clownesque!

Donc, la prochaine fois que vous voyez un clown dans une parade ou ailleurs, pensez à ça. Imaginez-le qui doit baisser son pantalon immense avant d'aller aux toilettes, ou en déprime parce que sa blonde vient de le laisser. Pensez que ces personnages colorés frenchent, fument et rencontrent des raëliens. Qu'ils cruisent, qu'ils vont prendre leur commande en gang au McDo avant d'aller travailler (oui oui... on faisait tout un tabac parmi les retraités devant leur café à 8h le matin). Vous allez voir que vu comme ça, c'est absolument hilarant, un clown.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Wow! Un french de clowns! Quel beau moment Twin Peaks ma chère!!!