mardi 26 mai 2009

Des outils et des hommes

J'ai compris aujourd'hui ce qui pousse le mâle moyen à s'acharner sur un pot de pickles. Pourquoi ils aiment tellement se beurrer d'huile à moteur et manipuler les outils les plus divers. J'ai constaté dans toute l'étendue de son inébranlable vérité la teneur de l'orgueil masculin, moi, toute petite femme aux mains blanches.

Mon réfrigérateur a brisé cette semaine. Bon, pas le frigidaire, là, juste la porte. N'empêche, à six jours de le vendre au prochain locataire, j'avais un peu la pression. Donc, après m'être échappé la porte dessus une bonne douzaine de fois, je résolus de me rendre au Canadian Tire - lieu que je fréquente plus pour ses ensembles de vaisselle et accessoires de décoration que pour ses vis, écrous et boulons en tout genre.
Munie comme d'une arme du petit machin brisé qui sert de pivot à ma porte, j'attaque le premier commis venu en lui brandissant ledit accessoire sous le nez, implorant son aide. Le petit boutonneux de dix-sept ans, après avoir cherché aussi inefficacement que moi la patente à gosse au nom toujours inconnu, règle son problème en m'expédiant au Rona le plus proche. Pas si proche que ça d'ailleurs. Une demie-heure de marche plus tard, je suis au Rona - lieu que je fréquente plus pour son choix de plantes vertes et ses accessoires de décoration que pour ses vis, écrous et boulons en tout genre. Même expérience. L'autre boutonneux m'avoue son incompétence, et m'expédie chez Sears. Super. Une vingtaine de minutes plus tard, je suis chez Sears, lieu que je fréquente plus pour... bon, vous avez compris la suite. Sauf qu'ils n'ont pas d'écrous, de vis et de boulons en tout genre, eux. Et de me faire réexpédier au coin de Jarry et Pie-IX - espèce de lieu lugubre spécialisé en pièces minuscules et inintéressantes (vis, écrous et boulons compris), et qui est comme de fait fermé.

Too bad. Je retourne chez moi, après avoir couraillé pendant trois heures une maudite et stupide pièce de rechange de frigidaire. Mais je ne pouvais pas me laisser faire rire de moi par la porte de mon Kenmore, non! Assise devant l'électroménager ennemi (tentant l'intimidation par le regard), je commence à le triturer, ouvrant et fermant les portes, tentant de comprendre le mécanisme utilisé et les pièces nécessaires à son bon fonctionnement. Tentée par une grande aventure, mise au défi par une machine, j'entreprends donc de démonter le mastodonte pour essayer de le déchiffrer. Eurêka! Si j'intervertis la pièce A brisée du bas de la porte avec la pièce B, toujours fonctionnelle, de la porte du congélateur, en réinsérant la nouvelle pièce en sens inverse, ça devrait marcher.
Je m'arme donc d'une clé à molette et d'un tournevis, et je passe à l'attaque. La porte contre l'épaule, clé en main, je force comme un boeuf à tout tenir en place. Mais c'est que ça prend du doigté! Mais c'est que ça prend de la force! Beurrée de cambouis jusque dans la face, pourtant, j'arrive à mes fins. Les portes sont réinstallées et... ça marche! Mais pas tout à fait : la pièce A est plus grande que la pièce B, et frotte dangereusement contre la pièce C. Mmmm... dilemne. J'observe encore, ouvre-ferme-ouvre-ferme la porte, et voilà. Je dois simplement remplacer la pièce dysfontionnelle par un washer. Toute heureuse d'avoir réussi à placer dans cette conversation avec moi-même un terme aussi recherché, je pars donc à la recherche de ladite pièce, que j'insère avec délice à l'endroit nécessaire.
E-t-v-o-i-l-à. Je suis un pur génie. Je suis maître de la machine, force de la nature, puissance de la vie. J'exécute une petite danse de pure satisfaction dans ma cuisine, et je rouvre mon frigidaire une demi-douzaine de fois, juste pour jubiler de le voir comme neuf, par mes soins bienveillants et mon exquise débrouillardise bien entendu. J'imagine alors le gars qui monte une voiture, qui répare la plomberie, qui ouvre un pot de pickles. Et voilà, j'ai tout compris.
Jusqu'à ce que je le cède au prochain locataire, à chaque fois que j'ouvrirai mon réfrigérateur, je ressentirai en même temps que la bouffée de froid cette chaleur née de la fierté, de l'orgueil d'avoir su, seule et sans instructions, réparer ma porte de frigidaire.

lundi 18 mai 2009

Touche-à-tout-bonne-à-rien

Quand vient le temps de se fixer sur une carrière, que ce soit à 7 ou à 77 ans, le choix est vaste. Certains connaissent dès la prime enfance le domaine d'emploi qu'ils sauront occuper un jour, d'autres tergiversent longtemps.
Moi j'avais dès le secondaire (que dis-je... le primaire!) la profonde conviction que jamais je n'irais en mathématiques ou en sciences. Non que je n'aie pas eu les résultats académiques nécessaires, ni l'intérêt d'ailleurs : j'adorais la biologie et la physique atomique, mais je m'y entendais moins bien en maths pures et en... tout le reste, finalement. Dès mon plus jeune âge, mes professeurs et mes parents m'ont encouragée dans les avenues qui étaient les plus faciles et les plus amusantes pour moi. J'aimais le français et l'anglais, les arts et la morale, où on prenait largement en compte la créativité des élèves. J'excellais en lecture et en écriture (poèmes et compagnie), et je m'amusais à monter des petits spectacles dans ma cour dès mes premiers balbutiements - ou presque. C'est ainsi qu'à ma demande, ma mère m'a inscrite en théâtre (après avoir tenté la natation, la peinture, etc...). J'adorais le théâtre - mais pas les acteurs. Mon mélange maison de timidité et d'extraversion me permettaient difficilement de forger de véritables amitiés avec mes collègues exubérants et tape-à-l'oeil, et je n'avais ni la volonté ni la force de jouer des coudes pour me retrouver en tête d'affiche.
Je continuai donc à écrire, et à tourner autour du monde théâtral et artistique en général. J'ai découvert plusieurs avenues, ici et là, qui me plaisaient. J'ai pensé devenir comédienne, puis metteur en scène, puis dramaturge, professeur, et enfin critique de théâtre (ou journaliste artistique en général).
Mais j'appartiens à la génération Y. Ma vie personnelle prend une grande importance dans mon choix de carrière, et les horaires ainsi que la sécurité d'emploi m'importent beaucoup. De plus, je suis parfois d'une indicible paresse doublée d'une certaine insécurité naturelle. Alors le travail à la pige... me terrorise. C'est donc ainsi que je me suis retrouvée, à la sortie d'un BAC pratiquement inutilisable, commis à la librairie à temps plein - travail que j'aime bien, mais où j'ai une peur bleue de passer ma vie, sans avoir rien accompli de valable.
Je songe maintenant à ce que peux devenir. J'applique sur certains postes, sans même savoir lesquels je puis remplir adéquatement. Je me rends compte que je suis une touche-à-tout-bonne-à-rien. C'est à dire : je peux tout faire si je m'en donne la peine, mais je n'excelle dans aucun domaine en particulier. Selon certains membres de ma famille, c'est d'ailleurs là un bagage génétique paternel (merci pour le leg). Pratique, puisque je peux tout faire. Dommage, cependant, que j'aie jeté mon dévolu sur le monde artistique où l'instabilité fait partie des joies de la vie.
J'ai des idées de grandeur, où je partagerais ma vision avec mes pairs, mon nom écrit en tout petit sous un article de journal. Je voudrais que ma participation au monde crée des remous, si petits soient-ils, que mon action engendre la réflexion dans une tête ou deux. Je voudrais avoir une valeur critique et sociale, une valeur tout court. Mes ambitions me font cependant aussi rêveuse que désemparée quand je songe au nombre de gens qui pensent exactement comme moi, qui ont les mêmes visées, les mêmes désirs... Et au nombre d'élus dans ce monde d'appelés, je ressens un certain désespoir à l'idée que j'aurai peut-être sacrifié mes années d'études en vain.
Où donc se diriger? Tourner le dos à un monde où tous les rêves sont permis et entreprendre une carrière stable mais ennuyante? Persévérer et risquer de se réveiller, à 40 ans, toujours libraire dans un Renaud-Bray près de chez vous? Ô combien de jeunes adultes se seront posé la question - Ô combien n'auront pas trouvé la réponse!

jeudi 7 mai 2009

Guide montréalais pour les portefeuilles généreux

Si vous avez déjà marché dans les rues de Montréal, vous savez comme moi que la sollicitation fuse de toutes parts. Informateurs pour Greenpeace ou autres causes sociales; donneux de magazines de tous acabits; et bien sûr, quêteurs de monnaie et de cigarettes.

Certains s'ignorent bien: ils se rattachent à produit, donc si vous n'êtes pas intéressés, basta. Mais les itinérants, les nécessiteux, sont plus difficiles à oublier. En tout cas, si vous êtes comme moi, vous souhaiteriez que tout aille bien dans le meilleur des mondes, mais puisque ce n'est pas le cas vous vivez nécessairement la culpabilité de devoir dire non. Mais (encore une fois si vous êtes comme moi), vous déposez quand même une fois de temps en temps quelques sous dans une main tendue ou un étui de guitare vide.
Or, tous les quêteux ne s'équivalent pas. Et choisir à qui donner ou pas s'avère parfois difficile. Pour vous aider dans vos choix de générosité, je vous partage mon petit guide personnel sur les quêteux de Montréal.

Catégorie 1: Squeegees
Ils se promènent avec leur stock et leurs chiens, dans une mini-société en marge de la nôtre. Après avoir entendu une bonne partie d'une conversation ou j'en entendais se glorifier de vivre "contre la machine" et de refuser de travailler, tout en cherchant comment payer leur drogue, j'ai décidé de ne plus donner.

Catégorie 2: Musiciens
Guitareux du métro, violoneux de la rue, accordéonistes de centre d'achats, je les aime bien. Ils font une bonne utilisation de leurs talents - et divertissent. Et comme je payerais pour un bon disque et pas un mauvais, je donne à ceux qui m'émeuvent. N'ayez pas peur de vous arrêter pour les écouter, des bijoux de créativité se cachent parfois dans des écrins bien sombres.

Catégorie 3: Pity party
Ils sont sales, maigres, dorment dans des boîtes de cartons. Un visage brisé par la vie vous regarde avec des yeux vides, et vous morcellent le coeur. Donnez! Mais pas de l'argent - vous en avez sûrement besoin et vous ne savez pas exactement ce qu'ils en feraient. Mais vous avez une barre tendre, une pomme dans votre sac? Une paire de bas chauds que vous ne mettez plus? Vous vous sentirez plus léger sans eux.

Catégorie 3: Agressifs
Elle vient d'insulter un passant qui lui a dit non, ou qui a peu donné? Il jure dans sa barbe contre le monde entier? Il insiste fortement, tente la manipulation? Moi, c'est automatiquement non. Un service rendu mérite reconnaissance, et je déteste me faire tordre un bras.

Catégorie 4: Entertainers
Il y en a un qui me parle en rimes, l'autre qui me raconte des blagues. Attitude positive? Je donne. Ne serait-ce que pour encourager ces élans de bonne humeur, pour remercier d'avoir ri un peu. Parce qu'ils sont rares, les riches comme les pauvres, à oser faire sourire un inconnu.

Catégorie 5: L'Itinéraire
Ce petit magazine est vendu un peu partout, et si vous avez un chemin habituel passant par le métro vous rencontrez sûrement un camelot toujours au même endroit. Achetez-le lui donc. C'est 2$ et vous encouragez ces braves gens à garder un travail. Mieux! Souriez-leur et faites connaissance, pourquoi pas? À Montréal, les chemins sont solitaires pour eux comme pour vous. Mon camelot à moi s'appelle Serge et il est bien comique.

Catégorie 6: Vendeux
"Je suis muet, voici une carte pour 5$". "Je vends des cartes d'anniversaire que je fais moi-même/des crayons/des porte-clés"... ça vous dit quelque chose? Des arnaques. Même si ça me peine de généraliser (je ne doute pas qu'il y ait d'honnêtes muet et artistes dans le lot), je ne peux pas me convaincre qu'aucun ne revend des trucs volés, ou ment éhontément. Donc je garde mon argent pour de meilleurs cas - ou en tout cas des cas plus sûrs.

Catégorie 7: Les wise
Ils vous prennent au piège dans le métro, vous attendent à la sortie de la banque, se positionnent stratégiquement pour que vous ne puissiez pas passer à côté. Vous pensez qu'ils ne vous lâcheront pas tant que vous n'avez pas donné? Vous avez tort. Endurcissez-vous un peu, et mettez votre pied à terre. Donner est un acte de générosité, pas une obligation née de la peur.


Bon... je pense avoir plus ou moins passé les catégories de quêteux que je rencontre régulièrement. Mais ça c'est mon petit code personnel, libre à vous de vous en inspirer ou pas. Cependant, je pense quand même qu'il y a des choses que tout le monde devrait faire. Par exemple, sourire. Non seulement c'est gratuit, mais c'est gratifiant. Pour les autres - ces gens là ne rencontrent probablement pas souvent de visages ouverts - et pour soi. En plus, peut-être arriverez vous à inspirer une ou deux personnes qui, face à votre attitude positive, se convaincront de faire de même. Et même si vous vous faites insulter, même si l'autre a l'air bête sans bon sens, vous aurez le mérite d'avoir tenté le coup, d'avoir coupé court pour une fois à une escalade de mauvais sentiments.

Allez les copains! Quitte à ne jamais voir la paix et l'équité dans ce bas monde, répandez au moins la bonne humeur! Souriez!